La ligne argentée des nuages

nuage

 

J’ai écris cette histoire courte lors d’un atelier d’écriture en ligne. Le thème en était “Hasard et coïncidence. Chance et malchance”. La plus grosse difficulté que j’ai eu durant l’écriture de ce texte a été la concordance des temps. Le mélange de temporalités dans la narration a rendu la chose compliquée, mais grâce à Francis Mizio, l’animateur de l’atelier, je suis plus ou moins retombé sur mes pattes.

L’histoire en elle-même n’a rien de très originale, mais elle donne généralement le sourire à ceux qui la lise.  Je la dédie à mes parents… vous saurez  bientôt pourquoi .

 

Marie fit une moue de désapprobation. Cette grimace, aussi vieille qu’elle, ne trompait plus personne et surtout pas la fillette de sept ans qui se trémoussait et sautait d’un pied sur l’autre, un sourire coquin sur le visage.

Assise dans le rocking-chair de sa véranda, Marie avait prévu de laisser Charlotte s’amuser dans le jardin pendant qu’elle profiterait enfin des premiers rayons de soleil. Les conditions idéales pour commencer un nouveau tricot, mais l’enfant, en quête d’attention, en avait décidé autrement.

« S’il-te-plaît mamie. » Implora-t-elle, les yeux fermés, en se dandinant et en triturant le bas de sa robe entre ses mains.

« Tu n’en as donc pas assez que je te raconte cette histoire encore et encore ? » demanda Marie, incrédule.

« Non » hulula la fillette en souriant. « Je veux que tu me racontes comment ça s’est passé », ajouta-t-elle. Charlotte, comme sa grand-mère, savait déjà comment la discussion allait se terminer ; mais la traditionnelle négociation préalable faisait maintenant partie intégrante du jeu. Flattée du succès de son histoire personnelle, Marie posa ses aiguilles sur le petit tabouret à côté d’elle et fit signe à la fillette de la rejoindre d’un rapide geste des deux mains. Un sourire éclatant aux lèvres, Charlotte sauta sur les genoux de son aïeule et s’installa dans le creux de son bras comme dans un coussin moelleux. « Je m’en souviens comme si c’était hier. C’était le 22 mars 1968…

Je rentrais d’un voyage sur Lyon où j’avais passé un entretien d’embauche pour devenir secrétaire dans une agence de la Compagnie générale des eaux. Sans moyen de transport, j’avais dû emprunter la 2CV de mon amie Carole en contrepartie de la promesse d’accepter l’invitation à dîner de son frère Max qui avait le béguin pour moi. Tous deux, la deux chevaux et Max, étaient poussifs et bancals mais je voulais cet emploi et donc besoin de la voiture. J’avais dix-huit ans, jolie si j’en croyais les flatteries des garçons, et désespérée à l’idée de quitter le village où je m’ennuyais depuis l’enfance : Salles-Arbuissonnas-en-Beaujolais ou “Salles” pour les intimes.

J’étais tout endimanchée dans une robe jaune pastel achetée spécialement pour l’occasion. J’avais parcouru les quarante-cinq kilomètres qui me séparaient de la grande ville avec, pour seuls compagnons de route, le nœud qui se serrait au fond de mon estomac et le cliquetis répétitif et inquiétant qui montait du moteur de la voiture. L’entretien ne s’était pas bien passé, c’était le moins que l’on puisse dire. Je n’avais eu, pour seule promesse d’embauche, que les avances à peine déguisées d’un recruteur quinquagénaire bedonnant. Mais je ne voulais pas ce poste à ce point…

“C’est quoi des avances ? demanda Charlotte.

– Tu dois vraiment aimer t’indigner pour me poser cette question à chaque fois… Est-ce qu’il arrive que des garçons essayent de soulever ta jupe à l’école pour regarder dessous ?”

La fillette fit mine de réfléchir, lâcha un “Ooooh !” horrifié et hocha la tête avec un regard qui signifiait “Je vois exactement de quoi tu veux parler”.

C’est donc avec le moral dans les chaussettes et un dîner en tête-à-tête avec Max pour toute perspective d’avenir que je suis revenue vers Salles par la départementale 306. J’ai traversé la campagne déserte sans porter attention au décor et à la nature qui s’éveillait en ce début de printemps. Mes pensées étaient tournées vers ce fichu entretien, ce sacrifice auquel j’avais dû consentir pour m’y rendre et pour tomber sur un vicieux qui s’intéressait plus à mes jambes qu’à mon curriculum. Plongée dans mes pensées, je ne voyais rien, n’entendais rien. Ni les nuages menaçants qui s’amoncelaient dans le ciel, ni le cliquetis du moteur qui tapait maintenant comme le tambour d’une galère en pleine tempête. Ce n’est que lorsque le moteur a lâché dans un râle poussif et fumant que je suis revenue sur terre. Je me suis rangée sur le bas-côté et ai coupé le contact. “Non, s’il te plaît” ai-je imploré en tournant plusieurs fois la clé dans le démarreur. La voiture a toussé, calé… et jeté l’éponge. J’ai saisi le volant des deux mains et l’ai secoué de toutes mes forces en criant : “Putain de bagnole ! Putain de boulot ! Putain de Max !”…

“- Oooooh ! Tu as dit un gros mot Mamie, dit Charlotte, outrée.

– Pardon ma chérie. Tu as raison. Je voulais dire : ‘Fichue bagnole…’

Perdue en rase campagne, à une trentaine de kilomètres de chez moi, mon choix d’action se limitait à trois options : marcher jusqu’à la prochaine habitation pour trouver un téléphone, attendre qu’une voiture passe me porter secours ou me défouler en démontant la deux chevaux à main nue jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un petit tas de boulons. Puisque je ne voulais pas ruiner une manucure qui m’avait pris la soirée et que je n’avais vu passer aucun véhicule depuis une vingtaine de minutes, je me suis résolue à marcher. Mes chaussures à talon sous le bras et mon sac à main en bandoulière, je foulais le goudron en ignorant les dégâts que ma ballade devait causer à mes collants tout neufs.

Après une heure dans la campagne beaujolaise, les pieds constellés d’ampoules, je me suis autorisé une pause en m’asseyant sur une borne kilométrique. À peine lisible tant la peinture était passée, je devinais l’indication ‘Gleizé – 20 km’ sur le côté de mon tabouret de fortune. Un rapide calcul mental m’a donné une idée de la distance qui me séparait de la maison. Encore vingt-cinq bornes. J’ai pesté : ‘Je ne vois vraiment pas comment ça pourrait être pire.’ Voilà une phrase qu’il ne faut jamais dire à voix haute. C’est tendre le bâton pour se faire battre et la poisse ne loupe jamais une occasion de le saisir. Comme pour me le prouver, le tonnerre a grondé dans le ciel. On eût dit le roulement de tambour qui précède le dernier gag d’un numéro de clown. ‘Comment cela pourrait-il être pire ? Et voilà comment Mam’zelle !’ Et les premières gouttes ont commencé à tomber. ‘Tadam !’. Hilarant.

J’ai repris ma marche. Il n’a pas fallu longtemps pour que les gouttes se transforment en seaux et les seaux en baignoires. Je me berçai d’illusions pendant quelque temps en me servant de mon sac à main comme parapluie puis j’abandonnai tout effort de protéger les derniers vestiges de ma coquetterie. Grelottante, résignée, je me contentai de mettre un pied devant l’autre.”…

“Et qu’est-ce qui s’est passé après ? demanda Charlotte.

– Tu le sais très bien ce qu’il s’est passé, coquine, répondit-elle en souriant. Un bruit de klaxon m’a fait sursauter. J’ai sauté comme un diable sort de sa boîte. Couverte par le bruit du déluge, concentrée sur mon malheur, je n’avais pas entendu la voiture qui arrivait…”

C’était une Citroën. Une AMI 6 bleue claire était arrêtée derrière moi. Une silhouette à l’intérieur me faisait signe de venir. Je me suis approché de sa fenêtre. Je voulais voir à qui j’avais à faire avant de monter. Cette journée m’avait appris à ne pas trop espérer. La vitre s’est baissée sous les coups de manivelle du conducteur. Âgé d’une vingtaine d’années, il avait des cheveux décolorés tombant sur des yeux gris-vert et la peau bronzée comme s’il revenait de la plage. Il a souri : “Bonjour. Vous voulez monter ? Vous allez où ?”

“Il a l’air gentil… mais pas très subtil”, me suis-je dit en remarquant son regard insistant sur ma poitrine. J’ai baissé les yeux et ai noté que, mouillée, ma jolie robe était passée du jaune pastel au jaune transparent : une mauvaise journée pour ne pas porter de soutien-gorge. D’un geste, j’ai pressé mon sac à main contre ma poitrine. Il l’a remarqué et son sourire s’est élargi. Je lui ai donné ma destination et il a hoché la tête. C’était sur sa route. J’ai fait le tour de la voiture et suis monté du côté passager.

J’étais trempée comme une soupe dans une robe transparente et des collants troués, des mèches de cheveux ruisselaient sur mon front et mon mascara dégoulinait sur mes joues en gros paquets noirâtres. Lui portait une chemise hawaïenne ouverte au deuxième bouton, un bermuda beige et des sandales en cuir. Il s’est penché vers un sac posé sur le siège arrière et a sorti une serviette de plage qu’il m’a tendue en s’excusant :

“Il doit y avoir encore un peu de sable dessus, mais elle est sèche.

– Il y a un passage secret vers le Mexique dans le coin ? ai-je demandé en me frottant les cheveux.”

Il a ri de bon cœur et m’a expliqué qu’il travaillait à Cannes depuis peu et qu’il rentrait voir sa mère à Villefranche-sur-Saône. J’ai fait un “oh !” de surprise. Villefranche était une petite ville à dix kilomètres de Salles. Je m’y rendais chaque semaine avec Carole pour sortir et faire les boutiques et je ne l’avais jamais rencontré. Il avait fallu que je sois à pied sur la départementale 306 un jour d’orage pour que cela arrive.

Les vingt kilomètres qui ont suivi ont passé comme un éclair. Nous nous sommes racontés sans fard et sans gêne. Quand il a arrêté sa voiture devant la maison, la pluie avait cessé de tomber et un rayon de soleil dessinait une ligne argentée autour des nuages. Nous nous sommes séparés à regret avec nos numéros de téléphone en main et la promesse de nous revoir très vite. Max serait déçu. Carole comprendrait…

“Et c’est comme ça que tu as rencontré mon papy, cria Charlotte victorieuse.

– Oui ma chérie. Maintenant, va jouer et laisse-moi à mon tricot”.

La fillette sauta à terre et partit en courant dans son monde d’enfant. Du fond du potager, un homme un peu courbé, des mèches de cheveux blancs tombant sur ses yeux gris-vert, s’approcha de la véranda, monta les quelques marches et embrassa Marie à la base des cheveux.

“On devrait peut-être rentrer les coussins du salon de jardin, dit-il. Je crois qu’il va pleuvoir.”

Elle leva le regard. Le vent soufflait et des nuages menaçants se regroupaient dans le ciel. Forçant leur passage à travers les cumulus, les rayons du soleil les auréolaient d’une fine ligne argentée.

“Oh, ça séchera, dit-elle en souriant. Ça sèche toujours.”

J’aime particulièrement cette histoire car elle est parsemée de petits morceaux de la vie de mes parents. Je vous arrête tout de suite, ce n’est pas ainsi qu’ils se sont rencontrés. Cette histoire est une fiction qu’il faut voir comme une grande crème glacée parsemée de pépite de vrai souvenirs. Pas les miens, les leurs.  Je vous laisse le plaisir de deviner lesquels  Smile

Comme toujours, n’hésitez pas à faire part de vos remarques et de vos questions dans les commentaires en dessous. Merci d’avoir lu et à bientôt j’espère.

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