Souvenirs, souvenirs

souvenirs, souvenirs

Vous trouverez ici une nouvelle que j’ai écrite sur la base d’un thème de concours. J’aime beaucoup inventer une histoire en partant d’un thème. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, cela aide plus que cela contraint. Le thème canalise l’imagination, concentre les idées sur un point et aide à moins se disperser (c’est également le cas en théâtre d’improvisation).

Les concours de nouvelle sont une bonne source de thèmes et d’inspiration et ils posent généralement un cadre en matière de longueur (Limité à 10 000 caractères dans le cas présent, je suis arrivé à grand peine à 9 994 🙂 ). C’est parfois frustrant, mais cela oblige à aller à l’essentiel.

Il m’arrive d’envoyer le fruit de mon travail au jury du concours, mais ce n’est pas systématique. Je préfère parfois les garder pour moi ou alors je ne suis pas assez satisfait de mon texte pour l’envoyer. En ce qui concerne celle-ci, je ne me suis pas encore décidé. Peut-être me donnerez-vous votre avis dans les commentaires ? 😉

Bonne lecture.


Samedi

À la lueur du néon des toilettes, Johnny procédait aux vérifications d’usage avant l’attaque. Il donna quelques coups de peigne à sa coupe mulet, rangea ses lunettes-loupe dans sa poche intérieure, réajusta son cuir sur ses épaules étroites et sortit du bar de sa fameuse démarche chaloupée. Il en était persuadé, cette jolie serveuse serait dans son lit ce soir.

Il la repéra en terrasse au milieu des badauds qui circulaient entre les tables. Elle prenait la commande d’un couple de touristes. On aurait dit que son uniforme avait été cousu sur elle. Il épousait les courbes de sa taille fine et le léger galbe de sa poitrine. Des yeux bleus trop maquillés et un piercing au menton pouvaient lui valoir d’être taxée de vulgaire, mais cela ne le dérangeait pas le moins du monde.

Elle finissait de prendre sa commande quand il arriva sur elle. Il posa une main insistante au bas de son dos et susurra à son oreille : « Dis-moi ma jolie, tu as envie de t’éclater avec ce bon vieux Johnny avant le rock’n roll de ce soir ? »

Il lui lança un sourire éclatant et attendit sa réponse en toute confiance. Il n’attendit pas longtemps.

La serveuse lâcha son plateau qui vint claquer sur la table en renversant son contenu sur ses clients et lui tira une droite qui l’envoya voler contre la table voisine.

« Putain, c’est pas vrai ! C’est pas assez que je me fasse emmerder par les jeunes de la cité, maintenant ce sont les vieux qui me collent des mains au cul ! #Balance ton porc vieux dégueu ! »

Le silence tomba sur la terrasse. Les regards étaient fixés sur lui. À l’entrée du café, le patron, un costaud d’une quarantaine d’années, le regardait de travers. Tant pis pour le spectacle de ce soir, il valait mieux mettre les voiles. Il n’avait pas tant envie de voir ce concert de toute façon. La musique d’aujourd’hui, c’est n’importe quoi et les filles du coin… toutes des pétasses.

Il récupéra sa Twingo sur le parking gratuit, alluma une cigarette et prit la direction du camping dans lequel il avait installé sa caravane, il y a douze ans de cela. Depuis la séparation du groupe.

Il se gara sur son emplacement et entra dans son douze mètres carré, balança son cuir sur une table encombrée de cendriers pleins et de revues pornos et s’affala sur sa banquette. Il avait le blues. Avant il le passait en grattant sa stratocaster, mais il avait dû vendre sa guitare pour payer son loyer. Heureusement, il lui restait ses souvenirs.

Pendant plus de quarante ans, il avait été le leader des « Supreme Pumpkins ». Sa strato à la main, il avait mis le feu à des centaines de fêtes de village et de mariages avec ses amis de toujours : André à la basse et Henri à la batterie. Ils reprenaient les tubes des années 60, ils les bidouillaient à leur sauce… et ils faisaient un tabac.

Vers la fin des années 90, leur activité avait ralenti. La compétition était plus dure. Beaucoup de petits cons pensaient pouvoir faire de la musique avec un synthé et une table de mixage, mais ils n’avaient aucun sens du rock’n roll. C’étaient toujours eux les king.

C’est dans les années 2000 que les choses avaient capotées. Le groupe peinait à joindre les deux bouts et Henri, arrivé à la quarantaine, voulait « se poser ». Adieu les feux de la rampe et bonjour la pointeuse automatique et bobonne qui attend à la maison. Le con.

Il l’avait traité de minable et ils s’étaient quittés fâchés. Cela sonna la fin du groupe. Ensuite, de carrière solo ratée en petits boulots, puis de petits boulots en minima sociaux, Johnny Clash était passé du statut de rockeur décadent à celui du ringard décati qui se fait botter le cul par les serveuses.

Avec le temps, il avait repris contact avec André. Lui et sa femme tenaient une baraque à frites sur le marché de Tulle. Il n’avait plus eu aucune nouvelle d’Henri jusqu’à il y a un mois, quand il avait appris que son pote était mort. Crise cardiaque.

Il alla se chercher une bière et passa devant l’étagère où trônaient un album photo et un livre de cuisine graisseux. Il décapsula sa canette et s’installa avec l’album sur les genoux. Il le feuilleta en commençant par la fin, revisitant les concerts les uns après les autres et les wagons d’anecdotes qui allaient avec. Les cuites, les filles, les bagarres, la vie comme elle devrait être.

Il en était à sa quatrième bière quand il arriva à la page marquée du 11 juin 1965 : le jour où André, Henri et lui avaient décidé de monter le groupe. Installés au café du commerce du bled, il avait lancé l’idée entre deux parties de flipper et tout le monde l’avait trouvé géniale. De toute façon, quelles autres options d’avenir avait-il ? Passer la serpillière à l’hospice du coin comme son vieux ? Non merci. Sa copine de l’époque avait immortalisé le moment avec son appareil photo. Le groupe des Supreme Pumpkins nouvellement formé, assis sur la banquette en similicuir, souriait de toutes les dents blanches de la jeunesse. Lui au centre, André à sa droite et… où était Henri ?

Il ne se trompait pourtant pas de jour. Il tourna les pages qui suivaient pour revenir à celle-là et se rendre à l’évidence. Henri avait disparu de la photo. Il n’y avait pas de blanc sur l’image, pas de tâche laissée par un produit quelconque. Non. Il n’était tout simplement pas là. À sa place, on voyait le dossier de la banquette et le reflet de la lumière sur le simili. Son bras gauche, qui reposait auparavant sur les épaules de son pote était maintenant posé sur la table. Comme s’il n’avait jamais existé.

Il attrapa son portable et composa le numéro d’André. Répondeur. Il le filtrait. Johnny le savait. Marie, sa femme, ne l’aimait pas beaucoup et il le lui rendait bien. Elle décrocha à son quatrième essai :

« Oui, Serge. Qu’est ce que tu veux ? »

Elle était la seule à l’appeler par son vrai nom. Cela l’énervait.

– Bonjour Marie. Tu peux me passer André s’il te plaît ?

– Tu as bu, Serge ?

– Quoi ?

– Je veux savoir si tu vas encore lui prendre la tête pendant des heures, comme à chaque fois que tu es saoul. Alors Serge, est-ce que tu as bu ? »

« Qu’est-ce que ça peut te foutre, grosse conne ? » pensa-t-il, mais il ravala sa phrase. S’il voulait parler à André, il fallait passer sa matrone.

« Non, Marie, je ne suis pas beurré. J’ai un truc à lui demander alors passe-le-moi s’il-te plaît ».

Il y eut un soupir, le bruit d’un combiné qui change de main, puis la voix d’André se fit entendre :

“ Ouais, Johnny. Qu’est ce qu’y t’arrive ? Ça va mon pote ?

– Salut Dédé. Ouais, ça roule. J’ai juste un truc à te demander. Ma mémoire me joue des tours. Tu te souviens du jour où on a décidé de monter le groupe, en 65 ?

– Bien sûr que je me rappelle.

– Cool. Est-ce que tu te rappelles si Henri était avec nous ce jour-là ?

– Qui ça ?

– Henri, mon con. Henri. Notre batteur.

– T’as encore plus picolé que d’habitude toi. T’as le cigare qui fume.

– Quoi ?… Mais… pourquoi ?

– Ça a toujours été moi le batteur, ivrogne. » Cria-t-il avant de raccrocher.”

Il ne sait pas combien de temps il resta pétrifié, son téléphone collé à l’oreille. Il avait connu Henri. Il n’était pas fou. On ne peut pas inventer quarante ans d’amitié avec un homme qui n’existe pas. Il repassa chaque page de l’album. Rien. Pas une seule photo de lui. Tout avait disparu, lui et tout ce qu’il avait fait. Dépassé, Johnny fit la seule chose à sa portée ce soir-là : il se prit une biture d’enfer.

Mercredi

Sa gueule de bois dura trois jours. Il les passa à fumer clope sur clope et à ressasser cette histoire dans sa tête. Au quatrième jour, il reçut un SMS lui indiquant que son RSA lui avait été versé et il sortit faire le plein de bière.

À la supérette du camping, c’était l’affluence. Les touristes faisaient la queue pour se payer leur pot de Benco à 8 €. Au milieu de ces visages souriants et bronzés, un sexagénaire livide resta en arrêt devant l’affiche qui annonçait le gros titre d’un journal local :

« TRAGÉDIE À TULLE : LA BOUTEILLE DE GAZ D’UN CAMION SNACK EXPLOSE ET TUE SON PROPRIÉTAIRE »

Il fonça sur la pile de journaux, posée près des caisses. Il déplia le journal sur le tapis roulant et lut l’article sans prêter attention à la caissière qui lui demandait de partir.

« Samedi matin, un accident tragique a secoué la place du marché de Tulle. À 11 h 20, la bouteille de gaz du camion snack “La Colombe”, tenu par M. André Ginatier, a explosée en tuant son propriétaire et en faisant quelques blessés légers… »

« Non, dit-il à voix haute. NON ! »

Il abandonna son journal et partit en courant dans sa caravane. Il attrapa l’album et chercha en tremblant la page du 11 juin 1965 et… plus d’André. Sur la photo, il était seul à sourire, assis sur la banquette, les deux mains posées sur la table devant lui. Pas de batteur, pas de bassiste… pas de groupe ? Le groupe avait-il disparu avec ses potes ? Était-il toujours Johnny Clash ou juste un pauvre type dans une caravane ?

Il connaissait la réponse. Peu importait que lui se souvienne si le reste du monde avait oublié. Il ouvrit le placard du fond et en sortit un fusil de chasse et deux cartouches qu’il chargea sans trembler. Il resterait Johnny Clash. Aujourd’hui. A jamais.

Jeudi

L’officier de police judiciaire Moretti inspectait les lieux, enjambant le corps de Serge Baroin chaque fois qu’il traversait la caravane. Les cloisons étaient mouchetées de sang et de bouts de cervelle. Paul, du médico-légal ouvrit la porte, salua Moretti et jeta un coup d’œil au corps.

“Il ne s’est pas raté celui-là, dit-il. Qui c’était ?

– Personne, répondit Moretti. Un agent de nettoyage à l’hospice du coin.

– Moi aussi, je me ferai sauter le caisson si je vivais dans un merdier pareil. Qu’est ce que t’en penses ?

– J’en pense qu’on conclut au suicide et qu’on va déjeuner.”

Paul lâcha un rire nerveux et prépara le corps pour le transport. Moretti étudia l’album posé sur la table. Toutes les pages étaient vides à l’exception d’une seule sur laquelle une seule photo était collée. On y voyait une banquette de bistrot et un bout-de-table. Moretti haussa les sourcils. La banquette était vide.

***

J’espère que cette histoire vous a plu. J’ai beaucoup aimé créer et faire évoluer le personnage de Johnny. Ce type de personnes qui vivent dans leur gloire passée et refusent d’avancer ont quelque chose de fascinant. Johnny glorifie ces heures passées au détriment de sa propre vie. Ses souvenirs sont tout ce qu’il a et, si on les lui enlève, si le monde oublie ce qu’il a été, il ne lui reste plus rien. Il n’est plus rien.

Merci d’avoir lu et n’hésitez pas à partager cette histoire si elle vous a plu et à me faire part de votre avis dans les commentaires.

A bientôt.

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